Texte accompagnant les photographies de l’Exposition Tumulte de Margareth Kichetama

Poussant la porte, elle laissa derrière elle les bruits de ville, quelques klaxons et la chaussée grasse d’un hiver balayé par un monde de vent et de grisailles. Le claquement calme et boisé de ses talons, comme le froissement de son grand imperméable déposé à l’entrée non sans l’aide du garçon aimable, furent autant de notes portées nécessaires au prélude. La musique continua  et l’accompagnée élégante du garçon sous le charme, prit place à une petite table.

Puisqu’elle l’avait commandé, on lui apporta un café. La chaleur retrouvée et les volutes de fumées trouvèrent un reflet étrange dans les grands yeux noirs de l’inconnue, et sur l’or de ses créoles. La femme prit ses aises. Elle attendait quelqu’un, semble-t-il. Il dut y avoir un signal que personne en ce lieu ne put percevoir car, animée d’une détermination certaine, la femme se redressa. Elle s’assura de ne pas être regardée. Elle sortit un tissu sombre de son sac à main, leva le voile et souffla une première fois pour qu’il s’envole puis retombe sur le soir frénétique de la grande ville dehors. Elle souffla à nouveau et l’ombre éteignit l’ambiance feutrée de la salle du café Voltaire.

Le réel s’estompa et une scène féerique prit place.

 « Je t’aime. » La plainte, d’une voie basse et sonore, retentit dans la nuit. L’air devint marin.

La femme, assise à la petite table, but une gorgée de son café chaud. Elle posa la tasse et répondit en levant les yeux sur les évidences d’un tel amour.

« Je te sais sincère. Je te vois puissante. Et tu épouses si bien la lumière de l’astre en ta présence. » Puis elle regarda droit devant elle. « Naturellement que tu m’aimes. Et que je t’aime en retour, mon amour. »

On entendait, à ce moment, le bruit des vagues. Puis, loin devant la femme assise, une ombre rocheuse, une île, une montagne prit forme sous le firmament.

« Tu m’aimes de par ta force. » continua la femme. « Et je ne puis te manifester en retour qu’un amour semblable à une lueur lointaine. Tu me fascines. Je ne puis me détourner de toi. Je suis comme hypnotisée. Et mon cœur bat si fort. Mais je regrette la douceur de mes caresses atteignant la pierre. Je voudrais plus mais l’espace, entre nous, freine mes ardeurs. Je brille de trop loin… »

Les Alizés soufflèrent mêlés à la voix sortie de l’ombre colossale. « Et là-bas ? Es-tu heureuse ? »

La femme sourit mais sans pouvoir cacher ses grands yeux noirs et, par eux, sa tristesse. Ce sentiment ne passa pas inaperçu. Il éclaira légèrement le monstre de pierre. Il ne pouvait en être autrement. La femme se contenta de répondre : « Nos instants deviennent si rares et, le plus souvent,  contrairement à ce soir, le réel s’impose à moi. D’y penser ne me rend pas particulièrement heureuse, non. Tout à l’heure, je partirai. On m’attend. Encore une fois, tu resteras là alors que moi, et tout le reste ici, et le monde entier dehors, nous continuerons nos révolutions. »

Il y eut un long silence avant que la montagne, dans l’ambiance nocturne et océane, réponde. « Je resterai, en effet. Je t’attendrai. Je serai là pour toi, toujours. »

L’île, grave, résistait à l’assaut incessant des vagues et du vent.

Contre toute attente, la réponse de la femme fut un éclat de rire. Et l’or étincelant de ses créoles accompagna ce mouvement. La femme, assise à la petite table, s’avança, regarda la montagne d’un air malicieux. Le coude posé sur la table, elle pointa de son index l’île, le vent et les vagues.

«  Mon géant de pierre. A peine aurai-je fermé la porte de l’horizon, que tu aimeras d’autres  étoiles et leurs histoires. Restera au petit matin la plus élégante, comme toujours, Vénus. Puis viendra le tour de l’embrasement, du grand soleil ! Quant à moi, mon île, je suis si petite, si fragile, si éphémère… Je ne saurai résister à l’assaut d’une simple vague. Alors je partirai un jour. Et ce jour même, tu m’oublieras. Tu restes là, oui. Mais tu n’es pas de ce monde pour m’attendre. »

Le sol au loin gronda. Un tremblement de terre retentit et fit trembler la petite table du café Voltaire. La voix, sombre et caverneuse, devint inquiétante. « Oh que si, femme, je t’attendrai. Et, même si tu te perds dans cette vie, tu me reviendras. De par ma nature volcanique, de par mes fondations ancrées dans le grand océan, je suis le témoin de toutes les noyades et descentes aux enfers. Après le passage de la vague assassine qui pourrait t’atteindre, je te suivrai, petite fleur. Je verrai ton âme et la myriade de tes souvenirs saisies par les flots. Elles tourneront autour de moi. Pour combien de temps ? Je ne sais pas. Crois-moi ! Je suis montagne. Et c’est principalement pour résister à ces tragédies sous-marines que je me dois d’être la plus solide. »

La femme fit face en posant à nouveau sa tasse, bruyamment cette fois. Les yeux noirs jetèrent une ombre fumante sur l’ombre de pierre. « Tu es en colère, mon île ? Parce que je suis partie ? Mais tu es pierre, mon amour. Et je suis l’eau peut être. Tu ne peux, pour l’éternité, me retenir. Et puis, je suis restée assez longtemps sur tes flancs à te bénir, à faire chanter la vie dans tes ravines, au bord de tes étangs et le long de tes baies. Oh, que je t’ai aimée, et que je t’aime encore. Mais, puisque, fleur, je suis légère, il a bien fallu que je m’envole. Je suis partie. Nuage aux quatre vents, j’ai parcouru le monde. Il en faudra du temps pour que je te revienne. » Puis elle baissa la tête et murmura tout bas : « si je te reviens… »

La femme finit son café. L’amertume passa. « Et puis… arrête, s’il te plait. Tu me terrifies avec tes histoires d’âmes tourmentées. » reprit-elle. « Je t’aime. Je ne t’ai jamais vue regarder vers les profondeurs abyssales. Quant aux enfers, ma montagne, tu les as toujours rejetés puis guidé les fournaises agonisantes vers le grand bleu du ciel et de l’océan. Je te connais. Je t’ai tellement contemplée. »

« Tu regardes ailleurs. Cette nuit encore, je te vois tournée vers le ciel. Enfant tu m’as conté que les diamants éternels naissent de la magie des vents tourbillonnants. L’air, dansant, emporte, de la terre vers le ciel, l’éphémère et la vie, la rosée et les fleurs pour que naissent les astres. Te souviens-tu ? Puis, les tempêtes passées, il ne reste que le reflet des étoiles sur les vastes étendues marines. Les flots qui dansent deviennent ainsi la trace des souvenirs chantés par les choses célestes. La myriade des âmes que tu évoques n’est rien d’autre que le langage des étoiles. Mais toi, monstre tourné vers le ciel, tu n’as pas besoin de cette traduction donnée sur le miroir d’un vaste océan. Tu perçois toutes les histoires se chuchotant aux cotés de la pleine lune avant qu’elles ne jouent sur la surface qui ondule des mers endormies. »

A ces mots, la montagne se fit plus douce. Le géant répondit. « Pardonne-moi. Tu as su ramener une abomination dans sa grotte. Tu as su éteindre ma colère. Encore. Ta vie est loin d’être vaine et éphémère. Reviens-moi. »

La femme fut émue mais elle sut, cette fois, le cacher.

A l’Est, doucement, l’horizon pâlit. Le jour se levait chassant le voile sombre jeté au début de la rencontre. La femme rangea le châle de soie noir ainsi retombé près de son sac à main. Une à une, les lumières de la salle du café Voltaire réapparurent. Le réel, la civilisation et la grande ville reprirent leurs droits. La femme demanda l’addition. Surpris, le garçon de café s’aperçut que la femme n’était plus seule. Il dût s’incliner face à la volonté farouche de l’imposante montagne qui s’était encore invitée à la table et qui voulut absolument, cette fois, régler la consommation.

Yann Hamonet
Texte accompagnant les photographies
de l’Exposition Tumulte de Margareth Kichetama
organisée par OpusArt et présentée notamment
au restaurant le Vapiano à Saint-Denis (974)
de janvier à mars 2017

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