La quête d’un monstre

Le soleil est au zénith.

Caïn est rouge de colère. Il fume de toute sa haine. Il baverait presque et ses muscles sont tendus, lacérés, suppliciés, commandés par les nerfs à vif. Luisant sous la saleté et la sueur, ses veines bestiales sont des griffures vivantes, comme des sangsues affairées sur la peau. Elles palpitent.

Tout se déroule comme prévu.

Il avance dans la rue abandonnée à lui.

Le caniveau gargouille un vomi chargé et visqueux. Les poubelles des recoins sombres tremblent, cachent des yeux malveillants et malsains sous les nuages de mouches.

Il n’y a que de la poussière et de la terre craquelée sur la chaussée, les trottoirs, les murs, les petits immeubles. Du silence et des vestiges. Du bitume et de l’acier. Les restes de la ville sont fumés. Ils pètent et claquent sous le soleil brulant.

Caïn avance doucement. 140 kg de muscles. Une silhouette  élancée. Une ombre gigantesque et voûtée, inquiétante, diabolique. Dans le prolongement du bras droit, on perçoit l’arme, celle qui, depuis longtemps, casse, broie, expulse : une batte de base-ball.

Le barbare avance en tremblant. Il frémit d’une sensibilité de chien-loup enragé.

Puis, enfin : un bruit étrange dans une des impasses perpendiculaires à la rue.

Une ombre dans l’ombre, un peu plus grande, un peu plus inquiétante que les autres. Tensions. Vibrations électriques à la frontière des ombres et du soleil brulant.

Tout va bien.

Caïn s’arrête dans la poussière, le vent brûlant, la lumière. Il penche la tête, regarde l’impasse grondante. Le reste du corps reste immobile, sous tension. Seule la main se resserre sur la batte. Le bras tressé et le bois noueux craquent ensemble sous la tension d’une prise en main brutale.

Encore un bruit. Ça y est : notre ami, celui que nous suivons, bave et ricane. Puis soudain il crie, crache un aboiement monstrueux et se précipite. Il s’engouffre là où la lumière ne rentre pas, même pas un peu, là, entre ces murs. Mais l’ombre de l’impasse n’arrive plus maintenant à contenir les éclaboussures qui giclent jusqu’en plein soleil, ainsi que les cris, les chocs, la douleur et les échos d’une lutte acharnée, rapide et à mort. Des os se cassent. Du sang, un morceau de mâchoire et quelques viscères arrachés à l’impasse sombre font un nouveau décor à la grande rue. Sur les chaussée défoncée, git une constellation visqueuse et palpitant, mais pour plus très longtemps, car séchant déjà, là, en plein soleil.

On entend, après un court silence, des pas. De son voyage entre les poubelles et les ténèbres, Caïn revient. Il est de retour dans la rue d’un pas soutenu et assuré. A nouveau dans le soleil éblouissant. Caïn est peu habillé avec sa salopette et ses grosses shoes couvertes de sang et de je ne sais quels morceaux de barbaque.

Tout baigne. Il est content.

Le géant arbore maintenant un sourire de psychopathe repu, momentanément. Il crache à terre. Il frotte avec sa main gauche le haut de son crâne chauve. Il fait danser la batte de base-ball. Il continue son chemin, fier, dandy barbare sous le soleil brûlant de la grande rue.

Et, devant, le carrefour urbain et mythique aux installations défoncées, se dresse un monticule de terre, de ferraille et de cadavres.

Il jette sa batte. Caïn considère la colline de débris au sommet de laquelle se dresse ce qui lui est promis : l’enclume et l’épée plantée on ne sait comment dedans.. La lumière, là-haut, est encore plus forte d’ailleurs alors que l’atmosphère est déjà, partout, brûlante. Il arrive au but. Il gravit la montagne sombre d’os et de métal hurlant, empoignant la rouille et la pourriture. Il s’avance lentement, savoure, se redresse au sommet, se balance, se penche en arrière pour s’esclaffer. Il postillonne ainsi sa salive et son sang face au soleil.

La mer n’est jamais loin. Un pétrel passe. Caïn l’insulte. Le vent fait couiner la ferraille des feux de signalisation et rouler une poubelle déglinguée.

Caïn empoigne l’épée. Il  se concentre et arbore un sourire en coin sur ses joies de meurtrier. Il tire de toutes ses forces. Il hurle. Et, à grands fracas, au ralenti, l’épée sort de son étrange fourreau.

Caïn brandit maintenant l’épée vers le ciel. La terre tremble. Des immeubles s’effondrent.

Il a réussit. Tout se passe pour le mieux.

Yann Hamonet
Courrier des lecteurs du journal LeQuotidien (974)
Juillet 2017

 

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