La force de Patrick

Il tourne la clé. Le cliquetis de la serrure lui renvoie les sons désordonnés de la journée passée dehors. Et le jeu secoué des objectifs et des inquiétudes de sa profession se brouille. Il laisse derrière lui, en ouvrant ce petit portail devant l’immeuble, des heures longues et difficiles. Patrick soupire. Il rentre chez lui. Il monte maintenant les escaliers des parties communes. La lumière confinée ne fait que mettre en évidence une ombre taciturne et ascendante, donnant le change, marche par marche, à l’escalier en spiral, puis au carrelage mural composé des mosaïques voisines et luisantes des interrogations inappropriées d’usage. Ce passage est toujours long.

Encore une porte et encore un soupir. L’homme pesant est arrivé chez lui, dans son appartement. Il jette son attaché-case avec un rien de méchanceté. Il lance un appel : « bonjour, mon amour ! ». Il s’arrête, debout dans l’entrée. Et, Face au porte-manteau, il écoute. Pas de réponse mais un bruit dans la chambre. Bien. La lassitude amène à l’idée fixe d’un verre de bourbon. L’homme, seul dans son salon, se sert. L’alcool pèse tant et si bien que l’attraction s’opère et provoque la dérive du corps-en-peine vers les profondeurs d’un  canapé ancien.

Le contact du corps lourds et du tissu épais provoque une réaction silencieuse dans le regard vitreux de Patrick. Les pièces du puzzle secoué de la journée de labeur passée se remettent à danser. Un souvenir plus heureux se compose. Il fallait cet instant de calme et ce gout de mauvais alcool, pour que Patrick reprenne des couleurs. Regardez. Le gris de l’homme semble sombrer au plus profond du canapé. Les couleurs reviennent. Patrick se lève et se place tranquillement devant son vieux lecteur CD. Les enceintes ne sont pas fameuses. Mais, de toute façon, pour Patrick, le jazz et les trompettes, ça s’écoute en sourdine. Alors…

Les soucis du quotidien, le travail et les dettes sont maintenant piégés dans les zones d’ombre sous les accoudoirs, et ils suivent, doucement, des motifs du canapé. Tels des ombres raisonnablement visqueuses et fuyardes, les petits malheurs glissent ainsi vers le balcon puis le vide nocturne installé au-dessus des antennes de la ville.

Place aux rituels du soir ! Patrick, Patou Twist, Pater No, Pat’-Single danse doucement, les yeux fermés. L’ambiance se dessine feutrée et les appliques murales envoient une lumière chaude et mouvante. La pièce s’éclaire sur les peintures vieillottes de ce qui semble être un havre de paix.

La femme de la maison fait son apparition. Pat ouvre les yeux sur Solène, silencieuse, malicieuse, faussement négligée dans sa tenue d’intérieure. Solène porte sur la hanche une bassine de linge mouillé. Elle part habiller provisoirement le balcon. Solène passe et entre dans l’espace de danse de Patrick. « Bisous Boop ? ». Et Solenne s’avance, contrebalance, et penche la tête, à l’indienne, en faisant de grand yeux tout cil de coté pour l’honneur puis pour faire fondre le cœur de son Pat’. Le bisou sur la joue est posé sur un parfum de poivre et de jasmin. « Tu es ma Betty Boop », chuchote-t-il. Solène passe. Patrick continue sa danse les yeux fermés.

Le soir, ces deux-là ne causent pas beaucoup. Ils sont carrément muets des fois. Solène continue son chemin, belle, panière à la main, foulard dans les cheveux et tenue à ne pas sortir dehors. Les trompettes étouffées ont donné place à un solo de guitare effrénée auquel répond de temps à autre une clarinette. Patrick savoure l’instant puis tape une fois dans ses mains. C’est un top départ. Il a ressuscité totalement. Difficile de lui enlever sa bonne humeur et l’espoir à celui-là. Pat’ met la table et va plein de curiosités sur repas qui est en train de mijoter.

La journée fut terrible. L’homme a su la chasser. Le calme et une multitude de petites choses lumineuses, jazzy ont pris toute la place dans le petit appartement que l’on quitte. Laissons Solène et Patrick.

Yann Hamonet
Courrier des lecteurs du journal LeQuotidien
Juillet 2017

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s