Antimémoires, mars 2018

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Qu’importe les lieux, les pays, les cultures et les saisons, je ne retiens que les corps, les gestes, les mutations et le mouvement.

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Il est une ville bâtie en quartiers entre de grands escaliers descendant à la mer.
Je n’y vais pas pour me ressourcer. J’y vais pour y vieillir comme il se doit, entamer la descente, puis atteindre les dernières marches au crépuscule.
Je sais que, sur ces marches, je côtoierai un tas de petits crabes douloureux. J’oublierai les bruits de la ville et des petits jardins heureux. Puis je tâcherai de plonger, avec l’élégance qui me restera, dans l’océan.

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Penser à un monument perdant ses briques en envolée d’oiseaux, c’est mettre la lumière sur la perte insidieuse de notre capacité à voir des choses qui restent immuables.

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Les projecteurs du haut de l’immeuble forçaient le matin. Le jour d’hiver viendrait bien plus tard mais les premiers bus de banlieue commençaient déjà leur ronde. Ils nous tiraient délicatement du sommeil profond, mon frère et moi, en ronronnant des démarrages sous les lampadaires. Chut ! Dans la chambre, les sens restaient en éveil lent, les corps cachés sous la couette et le lit superposé immobile. Quelques oiseaux, trompés par les projecteurs et les lampadaires, chantaient. Leurs chants étaient hésitants. Vers 6h00, c’était au tour du voisin du deuxième de rouler les mécaniques. Il tournait la clé, jouait du neiman de sa voiture garée pas loin de notre fenêtre. Il faisait tousser son monteur diesel d’un autre temps pendant de longues minutes avant de partir. Et lorsqu’il faisait très froid, il était un des premiers à gratter son pare-brise pour retirer le givre. Alors les yeux fermés, j’imaginais que tout, dehors, était baigné d’un brouillard doux et magique qui sortait, entier, du pot d’échappement de la vieille Mercedes. Les nuages glissaient entre les allées, les arbres du parc, la rue, le croisement, les poubelles, entre les abribus lumineux et les parkings endormis.

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Voilà une éternité que le soleil se lève, tous les matins, tropical, divin, égyptien, s’imposant suivant un axe vertical.
À l’heure tardive à laquelle certaines choses s’épanouissent pendant que la grande majorité se consume, je demeure mal endormi, caché derrière un écran de fumées, des ombres derrière mes paupières, derrière mes volets et qui me tourmentent. Et le soleil continue, perse et s’impose aux noirceurs qui grimacent.

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« L’enfant heureux est en moi ! » me disait, tonitruant, un ami qui n’a jamais eu beaucoup de chance dans la vie. Animé par cette simple pensée, il avançait impitoyable et fier.

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La folie se tapit derrière ma stupeur devant les enclos du monde. Je crois que le progrès peut se mesurer à notre capacité à parquer les merveilles. A être ainsi à la vue de tous jusqu’à l’indigestion, elles ne seront plus merveilleuses. Nous garderons une petite sauvegarde, une belle photo et nous les gommerons de la surface de la Terre.

Yann Hamonet
espace web de Romain Philippon, photographe indépendant
Mars 2018

Je vous invite à apprécier les photographies accompagnées des textes sur http://www.antimemoires.fr/

2 commentaires sur “Antimémoires, mars 2018

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