Antimémoires, avril 2018

Dehors, les premiers travailleurs sortent de chez eux pour affronter l’hiver des allées. Un drôle de ballet, fait de rythmes réguliers des pas sur le bitume, s’engage. Brouillard. Femmes et hommes commencent la Broadway’s Story du matin. Good Morning Poissy ! Les personnages principaux, les stars marchent en claquant de leurs talons suivant un rythme propre à chacun. Leurs pas résonnent entre les façades des immeubles. L’enfant dans l’immeuble, dans sa chambre, spectateur, caché sous sa couette, les yeux fermés, les imagine tous exagérément habillés. Attention : oui, Mme Lagarde. L’entrée en scène avant toutes les autres. Et là, attendons voir… la voisine du 7-square-de-Versailles. Bonjour madame. L’enfant, du fond de son lit, ouvre un œil. Celle-là ? Non, je ne vois pas. Ah. Micheline. Mme Dorpante. Mme Sanchès. M. Duflot. Puis la maitresse de Berlioze, le boxer. Penser à Berlioze était l’assurance de bien réussir son réveil. L’enfant qui écoute aime bien les chiens. Surtout celui-là. Voilà. Souvenir. J’étais debout au pied de mon lit, un bras en l’air, les yeux encore collés, souriant à Berlioze qui n’était pas là.

Les montagnes aiment faire rouler ou glisser leurs pierres dans de larges torrents. Elles font ainsi leurs offrandes à la mer. Et, sur des temps géologiques assez courts, les gros cailloux, pas très polis, résistent au voyage en s’affalant au creux d’un méandre, en plein soleil.

Elle vivait dans un monde artificiel et elle avait froid la plupart du temps. Sa nourriture était toujours la même. Les crevettes ne semblaient pas mauvaises mais cela restait une nourriture séchée, sans couleur. Elle montrait une certaine résistance et ne se plaignait jamais. Mais, malgré ses gouttes, elle avait fini par trop se ramollir. Je l’ai jetée.

J’aurais préféré vieillir comme vieillit le papier. Ma peau aurait pelé. J’aurais pris l’eau ou pris feu. Mais dans tous les cas, cela aurait été moins dur.

On pourra dire se qu’on veut mais, pour moi, on ne retient vraiment que les grands chantiers. Alors je suis pour les rénovations intempestives, les trous et les monticules, les peintures faites à quatre mains et sans expertise, les meubles tirés et les barrières sans cesse déplacées. Chahutons le monde pour avoir le souvenir d’avoir été bousculé en retour.

 

Yann Hamonet
espace web de Romain Philippon, photographe indépendant
Avril 2018

Je vous invite à apprécier les photographies accompagnées des textes sur http://www.antimemoires.fr/

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