Antimémoires, juillet 2018

Je ne sais pas si je muris, si je m’assagis. Je sais simplement que j’avance. Je ne comprends pas très bien encore ce que c’est que vieillir. Je me forme. Je continue les projets. Je vois et je refais les mêmes choses quotidiennement. Justement, mon regard sur les choses évolue dans cette répétition incessante des jours qui passent. Naturellement, la vie m’offre des nouveautés de temps à autre, d’une rive à l’autre. Et je pose un regard sur les enfants qui grandissent. Je me forme et pour cela je me déforme ; j’ai déformé mon regard d’enfant, mon regard d’adolescent, mon regard pendant le deuil, mon regard perdu, apeuré, mon regard des jours de fête, et mon regard des jours de conquête, mon regard dans l’air et les paysages qu’offrent les hauteurs… j’avance et j’ai déformé tant de regards certains, qu’ils soient heureux ou malheureux.

*

A-t-on le droit de s’inventer des souvenirs ? Ou de broder à ce sujet ? Non pas pour frimer, mais simplement pour construire son histoire. Et qu’importe si celle-ci elle est fausse. L’important d’une vie passée est qu’elle soit vraie ou qu’elle soit belle ?

*

Savoir que mon visage t’appartient plus qu’il ne m’appartient, même si j’ai beau me regarder, incrédule, dans la glace.

*

Une photo sort d’une boite et apparait dans un processus chimique. Une photo peut-elle être un souvenir ? Les photos n’ont pas d’odeur, n’ont pas de saveur, ne font pas de bruit. Les photos peuvent-elles témoigner d’une tranche de vie, d’une époque ? Si oui : pourquoi ?

*

La tête qui dépasse, la tête en avant, la tête nue quand le corps disparait sous les vêtements. Je suis physionomiste à en perdre la raison.

*

Si l’univers est infini et en mouvement, je suis immortel. Je peux mourir demain ; et renaitre pendant 5 secondes dans les explosions des étoiles formant une nébuleuse gigantesque ; puis dans une poussière de glace pendant 2,7 secondes dans le ciel du pole Nord ; ensuite je serai une galaxie sans commune mesure dans un autre coin de l’univers ; et ainsi de suite puisqu’il n’y a pas de borne. Ou bien, s’il y a des bornes, des frontières, c’est qu’il y a quelque chose derrière ; et, moi, je serai donc aussi derrière le mur pendant 10 minutes et dans 10 dimensions combinées. Je renaitrai sous une multitude de formes jusqu’à la fin des temps qui ne viendront pas. Bah oui ! Et les apparitions fugaces de la structure complexe qui fait mon être, mises bout-à-bout, seront ma nouvelle vie. Ma seule crainte est de vivre dans un univers tordu et qui tourne en rond sur lui-même. Dans un tel cas, je serais un immortel piégé comme certains personnages le sont dans les romans amers de Stephen King.

*

C’est fou comme je me souviens de ton bras, de ton cou, de ton pied gauche et de la forme de tes orteils. C’est bien là des souvenirs focalisés que j’ai uniquement quand je pense à toi. Tu es si proche, que je te puzzle. Tu es puzzlée. Et je te puzzlerais encore. J’aime te puzzler. Mais comment je peux avoir autant de souvenirs en pièce ? Attends. Regarde-moi. Attends. Je dois prendre du recul.

 

Yann Hamonet
espace web de Romain Philippon, photographe indépendant
Juillet 2018

Je vous invite à apprécier les photographies accompagnées des textes sur http://www.antimemoires.fr/

Un commentaire sur “Antimémoires, juillet 2018

  1. Pour le texte « l’immortel et l’infini », je me suis souvenu d’une idée écrite l’année dernière sur un cahier. Je me suis souvenu de cela en buvant un verre dans un bar avec Andréa.
    Andréa, avec qui je bosse pour encore 2 mois, est revenu me voir en me demandant pourquoi finir sur du Stephen King. C’est incongru. Surtout que, moi, Yann, je n’aime pas lire du Stephen King. C’est glauque, c’est noir, c’est triste.
    Mais je voulais finir sur une sorte de parallèle populaire. Et de la sorte ramener ma réflexion aux histoires de ce monsieur qu’il diffuse largement aux travers de bouquins, de films, de séries télévisées ; et qui sont teintées parfois de métaphysique.
    Je l’ai tenté cela en une phrase. C’est difficile comme exercice.
    Et je pensais, là, précisément à un film dans lequel le personnage principal restait bloqué dans un petit village de fous. A chaque fois qu’il prenait sa caisse pour se barrer de ce trou, il fonçait droit devant lui et retrouvait ce satané village qu’il avait laissé derrière lui. Il devenait un immortel dans une boucle. Cela m’avait beaucoup marqué. J’étais jeune. Souvenir… antisouvenir car cela est le souvenir d’une histoire contée en images et en sons.
    Voilà.
    Je ne sais pas si cette explication est utile. Enfin. C’est celle que j’ai donné à Andréa. Et je la diffuse plus largement…

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