Antimémoires, année 2018

photo romain antimémoires
Photo de Romain Philippon, photographe indépendant (tout droit réservé à Romain Philippon)

Textes écrits et publiés

dans le cadre du projet photos/textes Antimémoires

avec Romain Philippon

http://www.antimemoires.fr/

Version complète des textes (sans les images)
Chasse aux défauts de syntaxe et aux fautes d’orthographes notamment en novembre-décembre 2018

 

 

janvier 2018

Tout était merveilleux : les arbres, le soleil, la pierre.
Et au matin, dans l’herbe et la rosée, sur l’écorce et le long du vieux mur, à l’ombre, tel un petit fantôme, un air frais filait et riait.

*

Je me souviens… il suffisait de trois fois rien pour que je me fasse des films sans pellicule. Je me faisais rire tout seul puis j’impressionnais ma mère par tant d’ardeur. Parfois même je laissais un rôle à mes cousins ou à ma sœur.

*

Où était-ce ? Je ne sais plus.

Je crois me souvenir que rien ne pouvait les enfermer.

Cette photo est celle d’un monde qui prend des allures de prison. Nous en payons les frais. Mais elles, oubliant le monde et nos malheurs, elles n’ont de temps qu’à cultiver les fleurs d’un univers intérieur, merveilleux ; et, nous tous, épuisés, nous les regardons et nous gagnons en retour de la lumière, de la beauté et de l’espoir. Allez. Retournons à notre condition.

*

J’ai toujours eu terriblement peur des tables et des chaises de devant la boutik. Elles étaient toujours prêtes à tomber, à me salir et à coller. Elles pouvaient à tout moment trembler dans un bruit de plastique dur résistant par à-coup au goudron, puis bringuebaler, à se mettre en grèn contre moi d’une manière ou d’une autre. Je les observais avec méfiance.

*

J’avais encore du chemin et j’avançais. Je me disais que j’aimerais bien mourir comme se meurt le ciel, déclinant sur cette route que ma voiture avale ligne blanche par ligne blanche. Mourir après avoir été grand. S’effacer à cette vitesse, dans ce silence, et avec cette superbe.

 

février 2018

De mon bureau, par la fenêtre, je vois la grue mécanique œuvrer. Je ne pense qu’à une chose. Je veux qu’elle m’enlève. Je veux qu’elle m’élève ; qu’elle me porte.

Mes collègues pourront tout essayer pour me retenir : rien à faire. J’échapperais à ma journée, à mes horaires, à mon travail.

Je rêve. Et la grue mécanique grince au vent. Elle me regarde amusée.

*

Les souvenirs sont les points kilométriques sur notre parcours.

S’ils sont construits dans un matériau trop solide. A vouloir les compter, on en oublie le paysage balayé et volatil, les étendues traversées. Mais c’est utile tout de même, les points kilométriques.

Ne soyons pas bornés.

*

Tu ne peux pas t’imaginer ce que représente l’image d’une soirée parisienne vue d’ici. Nous sommes complètement incrédules et fascinés par cette jeunesse aux cafés, jeunesse des rues nocturnes, rues de vélos, de scooters et de gens si bien lookés.

Que se racontent-ils ?

*

Ils y avaient tellement d’options qui s’offraient à moi : changer le bateau en pédalo ; ou faire de lui une remorque au vent ; me faire un airbag au guidon du vélo. Mais non. J’ai préféré rouler à l’aveuglette.

*

Deux perches noires restent plantées. Qui les a plantées dans le sable découvert par une marée jadis bleue ? Ce même sable est couvert maintenant de bandes d’algues ternes. Mes souvenirs sont souvent des toiles représentant la marée basse.

Le vent, vif, vire toutes les couleurs, jadis vives, au pastel puis au gris.

Et, de mes proches, des êtres aimés, je ne vois plus les visages. Ils deviennent des silhouettes dans les paysages lacustres.

Ah ! Mais ce sont eux ! Les silhouettes. Mes amis ont planté ces deux grandes perches noires dans le sable argileux. Ils ont épinglé ainsi le paysage avant qu’il ne s’efface, qu’il ne s’envole définitivement. Ils ont réussi. Les fantômes petits sur la toile me font signe. Je les aime… mais je ne sais plus comment, ni pourquoi.

*

S’il y a bien un souvenir lointain que j’affectionne, c’est celui des campagnes métropolitaines. Les grands talus enherbés me reviennent comme des monstres allongés, bienveillants, nous écoutant rire, suivant nos courses rapides, notre bonheur, l’amitié et la joie des enfants petits et grands se promenant loin des villes.

*

Au bord du lac.

Prendre du recul et regarder au loin : le chemin de randonnée là-bas, par exemple. Sur les versants de pierres, il serpente et joue un rôle d’ourlet de couture. Le sentier tient les pierres sagement posées sur le sol abrupt. Il tenait ainsi et les éboulis ne plongeaient pas par paquet dans l’eau du lac.

Ou bien, baisser la tête et se pencher sur la rive à mes pieds : suivre les têtards zigzagants entre les roches, les roseaux, les rayons de soleil dansants ; entre mes jambes blanches dans l’eau froide et entre mes doigts que je plonge dans l’eau du lac.

Au loisir dans ces montagnes, qu’est-ce qui me rendait le plus heureux ?

*

La nuit, dans la plaine menant au volcan, passent des limaces géantes. Au petit matin, les mastodontes s’envolent vers la lune laissant une route damée et des gros blocs de pierre éclatés sur les bas cotés. Les touristes peuvent enfin passer. Et c’est au lieu-dit du Pas de Bellecombe que leur route s’arrête net devant une falaise servant de point d’envol. Une limace ne s’envole pas facilement. Il lui faut un promontoire et la chaleur d’un volcan qui gronde tout bas pour rejoindre la nuit qui s’échappe.

 

 

mars 2018

Qu’importe les lieux, les pays, les cultures et les saisons, je ne retiens que les corps, les gestes, les mutations et le mouvement.

*

Je suis né non loin du bord de mer, en haut d’une grande colline. Là-haut c’est la nature, l’herbe sèche, les arbres et les cigales. J’ai passé ma vie à descendre doucement les pentes allant vers la mer. J’ai descendu des petits chemins puis les escaliers somptueux d’une ville de plus en plus dense.

Je marche pour grandir. Je descends la pente des espaces dangereusement civilisés pour vieillir comme il se doit.

J’atteindrais les dernières marches au crépuscule. Et je côtoierai, en bas, un tas de petits crabes douloureux. J’oublierai les bruits de la ville et des jardins heureux. Puis je tâcherai de plonger, avec l’élégance qui me restera, dans la mer, le soir, à l’apparition des premières étoiles.

*

Penser à un monument perdant ses briques en envolée d’oiseaux, c’est mettre la lumière sur la perte insidieuse de notre capacité à voir des choses qui restent pourtant immuables.

*

Les projecteurs du haut de l’immeuble forçaient le matin. Le jour d’hiver viendrait bien plus tard mais les premiers bus de banlieue commençaient déjà leur ronde. Ils nous tiraient délicatement du sommeil profond, mon frère et moi, en ronronnant des démarrages sous les lampadaires. Chut ! Dans la chambre, nos sens restaient en éveil lent, nos corps restaient cachés sous la couette et le lit superposé respirait immobile. Quelques oiseaux, trompés par les projecteurs et les lampadaires, chantaient. Leurs chants en étaient hésitants. Vers 6h00, c’était au tour du voisin du deuxième de rouler les mécaniques. Il tournait la clé, jouait du neiman. Sa  voiture était garée pas loin de notre fenêtre. Il faisait tousser son monteur diesel d’un autre temps pendant de longues minutes avant de partir. Et lorsqu’il faisait très froid, il était un des premiers à gratter son pare-brise pour retirer le givre. Alors les yeux fermés, j’imaginais que tout, dehors, était baigné d’un brouillard doux et magique qui sortait, entier, du pot d’échappement de la vieille Mercedes. Les nuages glissaient entre les allées, les arbres du parc, la rue, le croisement, les poubelles, entre les abribus lumineux et les parkings endormis.

*

Voilà une éternité que le soleil se lève, tous les matins, tropical, divin, égyptien, s’imposant suivant un axe vertical.

À l’heure tardive à laquelle certaines choses s’épanouissent pendant que la grande majorité se consume, je demeure mal endormi, caché derrière un écran de fumées, des ombres derrière mes paupières, derrière mes volets et qui me tourmentent. Et le soleil continue, perse et s’impose aux noirceurs qui grimacent.

*

« L’enfant heureux est en moi ! » me disait, tonitruant, un ami qui n’a jamais eu beaucoup de chance dans la vie. Animé par cette simple pensée, il avançait impitoyable et fier.

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Ma stupeur est face aux enclos. Je crois que le progrès peut se mesurer à notre capacité à parquer les merveilles. A être ainsi à la vue de tous jusqu’à l’indigestion, elles ne seront plus merveilleuses. Les enclos sont pour les bêtes consommables et consommées. Mais pour la beauté du paysage et deux ou trois univers virtuels, nous garderons une petite sauvegarde, une belle photo, avant de gommer de la surface de la Terre ce qui reste de merveilleux.

 

avril 2018

Dehors, les premiers travailleurs sortent de chez eux pour affronter l’hiver des allées. Un drôle de ballet, fait de rythmes réguliers des pas sur le bitume, s’engage. Brouillard. Femmes et hommes commencent la Broadway’s Story du matin. Good Morning Poissy ! Les personnages principaux, les stars qui vont au travail, marchent en claquant de leurs talons suivant un rythme propre à chacun. Leurs pas résonnent entre les façades des immeubles. L’enfant de l’immeuble, dans sa chambre, spectateur caché sous sa couette, les yeux fermés, les voit, les imagine tous… oui, Mme Lagarde. L’entrée en scène avant tous les autres. Et là, attendons voir… la voisine du 7-square-de-Versailles arrive. « Bonjour madame » dit-il dans un murmure. L’enfant, du fond de son lit, ouvre un œil. Il écoute les pas. Celle-là ? Non, je ne vois pas. Ah si : c’est Micheline. Mme Dorpante. M. Sanchès. M. Duflot. Puis la maitresse de Berlioze, le chien, le boxer. Et penser à Berlioze était l’assurance de bien réussir son réveil. L’enfant aime bien les chiens. Surtout celui-là. Alors il se lève. Voilà. Souvenir. J’étais debout au pied de mon lit, un bras en l’air, les yeux plein de sommeil, souriant à l’image d’un chien en laisse grattant cette pelouse, dehors, au pied de l’immeuble et cachée par tant de murs.

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Les montagnes aiment faire rouler ou glisser leurs pierres dans de larges torrents. Elles font ainsi leurs offrandes à la mer. Et, sur des temps géologiques assez courts, les gros cailloux, pas très polis, résistent au voyage en s’affalant au creux d’un méandre, en plein soleil.

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Elle vivait dans un monde artificiel et elle avait froid la plupart du temps. Sa nourriture était toujours la même. Les crevettes ne semblaient pas mauvaises mais cela restait une nourriture séchée, sans couleur. Elle montrait une certaine résistance et ne se plaignait jamais. Mais, malgré ses gouttes, elle avait fini par trop se ramollir. Je l’ai jetée et par tirer la chasse d’eau.

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J’aurais préféré vieillir comme vieillit le papier. Ma peau aurait pelé. J’aurais pris l’eau ou pris feu. Mais dans tous les cas, cela aurait été moins dur.

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On pourra dire se qu’on veut mais, pour moi, on ne retient vraiment que les grands chantiers. Alors je suis pour les rénovations intempestives, les trous et les monticules, les peintures faites à quatre mains et sans expertise, les meubles tirés et les barrières sans cesse déplacées. Chahutons le monde pour avoir le souvenir d’avoir été bousculé en retour.

 

mai 2018

Par exemple, je n’arrive pas à me souvenir complètement des personnes que j’ai aimées. Et j’aime ce handicap. Il me permet de vivre un présent d’impressions.

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Le maloya, sa musique, sa danse ne sont pas mes racines. Ils sont cet arbre sous lequel j’aime m’abriter.

*

Un rideau blanc, léger, danse doucement. Le calme règne.

Les bruits arrivent, feutrés, sur l’encadrement de la fenêtre. Mal appliqués, quelques traits sonores dépassent.

Puis il y a la lumière, les ondes qui projettent une image du monde extérieur sur le voile. Dans cette pièce à l’abri de toute agitation, le rideau ondule et rayonne. Des zones d’ombre de la chambre cachent tant que possible leurs secrets gardés par les bataillons rangés de petites poussières. Les vaisseaux blancs voguent, silencieux, dans les vastes espaces profonds et triangulaires.

En souvenir, un rideau blanc, léger, c’est l’impression que je suis dans une pièce perdant toute mesure. Le parquet grince sous le poids de mon corps invisible.

Le bois grince, je suis un géant ; et je ne suis plus. Je vibre. Je suis cette pièce, à l’abri de l’agitation, du monde. Tout bascule. Je deviens alors une constellation, une nébuleuse au-dessus du jour et de la nuit.

Un rideau blanc, léger, danse doucement. Ce souvenir me pulvérise et me relègue à l’infini, perdu au loin dans l’univers.

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Je ferais le nécessaire pour que le football tombe à l’eau et que le sable tombe sur les supporters. Il fera alors 25°C sur la plage avec une brise légère. Et l’eau sera à 19°C. Je suis prêt à en débattre.

*

Quand j’étais jeune, le château de Monté-Cristo, près de chez moi, était en dormance. Autour du domaine, jusqu’à la clinique, il y avait une belle friche urbaine arborée. C’était en région parisienne.

Nous construisions des cabanes dans cet espace oublié. Nous grimpions aux lianes ! Les moins sages escaladaient le mur du château pour passer dans le parc. Cela faisait un bon raccourci pour arriver aux bords de la Seine.

Inutile de préciser que, aujourd’hui, le château, le parc et tout se qu’il y a autour ont été nettoyés, aménagés, arrangés. Il n’y a plus de friche urbaine à cet endroit ; plus de cris d’enfant se prenant pour Tarzan.

*

 

juin 2018
(un divorce en compte à rebours)

La nature a repris ses droits.

Poussent ainsi un rosier et des orties. Je ne m’approche pas.

Les herbes et les fleurs délicates font de cet endroit un jardin qui n’est plus domestiqué. Une partie de la bâtisse, coquette, a été rebâtie ; avec goût et avec du bois. Tout est beau… à nouveau.

Même ma tristesse tombe sur le bord du chemin. Je suis, quand je viens ici, un faiseur d’arc en ciel.

*

La maison est en ruine.

Étrange d’être l’étranger dans ce royaume dont je fus le roi.

Les murs sont lézardés ; les poutres, le toit ; tout ce qui fut symétrique et droit n’est plus que barreaux tombés en forêt enchevêtrée en nombre, en ombres, en diagonales.

Les fers, notamment ceux cachés sous le béton, sont maintenant apparents, rouillés, pointés vers l’indésirable.

Je pose, misérable, ma main sur le portail. Même les arbres du jardin, tortueux, me pointent du doigt. La maison se défend d’être détruite une nouvelle fois. Pourquoi suis-je revenu ?

Va-t’en. Mais va-t’en !

*

La maison est endormie. J’ai décidé de partir, valise à la main. Lorsque j’ai passé le portail du jardin, j’ai entendu la première déflagration. Les fenêtres explosèrent. Je partais comprenant très vite que le sol tremblait. Je ne me suis pas retourné. Je savais que c’était mon départ qui créait le sinistre. Le sol se fissurait derrière mes pas.

Mais j’allais vivre enfin ! Vivre, bien sûr, mais avec ce souvenir. Vivre avec cette déflagration et ruminer les restes sur lesquels il faudra qu’une famille reconstruise sans moi.

*

Sur la table, deux bières. Deux hommes étaient assis, attablés. Deux amis. Quelque chose n’allait pas.

« – Les enfants s’adaptent de toutes les façons. »

« – De quoi veux-tu parler ? De quels enfants ? L’enfant, c’est toi. On s’adapte, oui mon ami. Mais à quel prix ? Et… tu… tu m’inquiètes. »

Ils finirent leur bière en silence. Le premier qui a parlé, se leva en colère, incompris. Il prit congé.

*

Elle s’est retournée. Elle m’a souri avec ses grands yeux de chat.

« Je te vois,
Suis-moi,
Je te touche,
Je touche tes doigts,
Je te sens.
Laissons-les derrière toi.
Ils ne sont pas avec toi comme je le suis, entière, entièrement à toi.
Suis-moi,
Je te comprends,
Je ferais de toi la fusion de toi et de moi.
Tu es trop lourd de tout ce qui t’entoure.
A deux, nous serons légers. Regarde-nous danser.
Parcourons le monde. »

J’ai longtemps hésité.

*

La journée avait été compliquée. Et je terminais le soir, sidéré, seul dans le jardin, le front baissé, écoutant pour me calmer les quelques oiseaux qui chantaient. J’étais poings serrés devant mon barbecue, devant le feu qui, malgré mes efforts, ne prenait pas.

 

juillet 2018

Je ne sais pas si je muris, si je m’assagis. Je sais simplement que j’avance. Je ne comprends pas très bien encore ce que c’est que vieillir. Je me forme. Je continue les projets. Je vois et je refais les mêmes choses quotidiennement. Justement, mon regard sur les choses évolue dans cette répétition incessante des jours qui passent. Naturellement, la vie m’offre des nouveautés de temps à autre, d’une rive à l’autre. Et je pose un regard sur les enfants qui grandissent. Je me forme, et, pour cela, je déforme ; j’ai déformé mon regard d’enfant, mon regard d’adolescent, mon regard pendant le deuil, mon regard perdu, apeuré, mon regard des jours de fête, et mon regard des jours de conquête, mon regard dans l’air et les paysages qu’offrent les hauteurs… j’avance et j’ai déformé tant de regards certains, qu’ils soient heureux ou malheureux.

*

A-t-on le droit de s’inventer des souvenirs ? Ou de broder à ce sujet ? Non pas pour frimer, mais simplement pour construire son histoire. Et qu’importe si celle-ci elle est fausse. L’important d’une vie passée est qu’elle soit vraie ou qu’elle soit belle ?

*

Savoir que mon visage t’appartient plus qu’il ne m’appartient, même si j’ai beau me regarder, incrédule, devant la glace.

*

Une photo sort d’une boite et apparait dans un processus chimique. Une photo peut-elle être un souvenir ? Les photos n’ont pas d’odeur, n’ont pas de saveur, ne font pas de bruit. Les photos peuvent-elles témoigner d’une tranche de vie, d’une époque ? Si oui : pourquoi ?

*

La tête qui dépasse, la tête en avant, la tête nue quand le corps disparait sous les vêtements. Je suis physionomiste à en perdre la raison.

*

Si l’univers est infini et en mouvement, je suis immortel. Je peux mourir demain ; et renaitre pendant 5 secondes dans l’explosion des étoiles formant une nébuleuse gigantesque ; puis dans une poussière de glace pendant 2,7 secondes dans le ciel du pole Nord ; ensuite je serai une galaxie sans commune mesure dans un autre coin de l’univers ; et ainsi de suite puisqu’il n’y a pas de borne. Ou bien, s’il y a des bornes, des frontières, c’est qu’il y a quelque chose derrière ; et, moi, je serai donc aussi derrière le mur pendant 10 minutes et dans 10 dimensions combinées. Je renaitrai sous une multitude de formes jusqu’à la fin des temps qui ne viendront pas. Bah oui ! Et les apparitions fugaces de la structure complexe qui fait mon être, mises bout-à-bout, seront ma nouvelle vie. Ma seule crainte est de vivre dans un univers tordu et qui tourne en rond sur lui-même. Dans un tel cas, je serais un immortel piégé comme certains personnages le sont dans les romans amers de Stephen King.

*

C’est fou comme je me souviens de ton bras, de ton cou, de ton pied gauche et de la forme de tes orteils. C’est bien là des souvenirs focalisés que j’ai uniquement quand je pense à toi. Tu es si proche, que je te puzzle. Tu es puzzlée. Et je te puzzlerais encore. J’aime te puzzler. Mais comment je peux avoir autant de souvenirs en pièce ? Attends. Regarde-moi. Attends. Je dois prendre du recul.

 

août 2018

Ils sont nombreux, en fermant les yeux, à être capables de se remémorer une vieille gazinière, la flamme bleue, et l’eau bouillante qui s’évapore de la casserole. Cette eau est chargée d’un petit bout de l’âme de l’enfant qui la regarde. Et la fenêtre est entrouverte. Et un petit nuage se forme à l’envolée, condamné à errer sur Terre pendant des années, le matin sur la canopée, sur la jungle ; et le soir poussé si haut par le vent, loin au dessus des grands nuages, sous les étoiles. Pendant ce temps, l’enfant grandit et voyage.

*

Les chiens morts sur la route, trainés sur le bas coté, les pattes en l’air, me rappelle surtout que moi aussi je ne suis pas immortel et que cela risque de faire mal.

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Il faudrait protéger les sentiers et les forêts si proches des villes. Sur le continent cela parait être évident, facile et l’héritage des anciens. Sur mon île, l’urbanisation nouvelle semble parfois manquer de poésie, d’humanisme et des porteurs de liberté. Peut-être sommes-nous dans un système trop rationnel, efficace et porteur des vertiges d’être riche… j’aimerais vivre une société créole osant un peu plus les défis, les innovations et une urbanisation nouvelle, pour que l’on se souvienne de nous, de notre époque, de nos combats réussis.

*

Il était une fois au lac d’Angers, un enfant qui savait nager. L’enfant fut tout à coup pris de panique. Il nageait loin du bord. Il avait de plein gré gouté à l’immersion une seconde, dans le lac trop doux, autorisant les yeux ouverts et un regard perçant les profondeurs délicieusement troubles et vertes. Le vent dans les arbres, le soleil à travers les branches, la chaleur de l’air, la fraicheur de l’eau, les rires des autres enfants : tout cela était trop. L’enfant, déboussolé, sortit de l’eau. Il n’accepta pas ces sensations pourtant si merveilleuses.

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La part des anges n’est pas les effluves d’un prestigieux cognac. Elle est ici autre chose de tout aussi vaporeux et dansant.

 

septembre 2018

Je crache de l’eau. Je crache de l’herbe. Je crache des pierres. Je crache la Terre.
Et j’en chie.

Je crache du sable. Je crache du sel. Je crache un soir Puis : oh, un rayon vert.
Et j’écume.

J’ai vomi des souvenirs. J’ai vomi mes rêves. Puis j’ai vomi une serpillère, lentement, doucement, méthodiquement. Et j’en rie.

J’ai trop parlé. Je n’ai rien porté. J’ai laissé les vitres ouvertes et 4 places vides. Et je roule encore.

L’eau, l’herbe, les pierres, la Terre, le sable, le sel, un soir puis le rayon vert. Les souvenirs, les rêves, la serpillière. Je ne dis plus rien. Je reprends tout. Je porte tout. Je ne roule plus. Je marche.

C’est dur.

En septembre, je crie l’entrée dans une gorge nouvelle. Je cherche la cascade. Et je crie encore un chemin à la craie, un chemin que je crée. J’arrive enfin et je souhaite tout laver, lentement, doucement, méthodiquement. L’eau ; l’herbe ; les pierres ; la Terre ; le sable ; le sel ; un soir ; le rayon vert ; les souvenirs ; les rêves ; et la serpillière. Tout laver. J’écris.

 

octobre 2018

La nouvelle saison arrive. Aimante, elle pose ses mains sur mes joues. Je la vois grande, élancée. Elle me sourit. Il pleut, chaudement. Je baisse la tête. Je suis gêné. Elle me regarde, amusée. « Ce n’est pas grave, si tu m’as oubliée. Je reviens encore. Je reviendrai tout le temps. » Un vent de cyclone souffle, chaudement. Je suis trempé. Je relève la tête et lui sourit en retour. Il n’y a qu’elle et moi à savoir si je pleure.

*

L’herbe devient l’infiniment petit.

L’arbre se blottit, minuscule, dans mon ombre.

Le soleil joue l’insecte et s’envole.

Le ciel s’étire à mes chevilles et me fait des chaussettes.

Je regarde l’océan épais qui tempête dans mon verre.

Vive l’heure de la sieste !

*

Mais je te jure, mon frère, qu’elle est apparue dans la cave ; à la lumière des néons. Sûr. Elle est née, sortant lentement le bout de son nez d’un mur en béton. Elle est née, femme, debout, dans un mouvement horizontal. Elle continuait sa translation droite, la poitrine en avant, épaules en arrière, les bras tombant, les mains magnifiques, les genoux repliés. Elle ne touchait pas le sol. Elle était classe, naturellement ; en lévitation, les yeux fermés. Elle ouvrit les yeux. Sa robe était fossilisée. Elle se défossilisa et devint robe légère. La déesse venait de naitre. Elle déplia ses jambes et commença, doucement, à toucher le sol. Puis elle marcha d’un pas décidé et… et elle est partie. Elle a dit… euh… elle a dit « Ciao les mecs. » et voilà. Elle a monté les escaliers. On ne l’a plus jamais revue. C’était fou le truc de la robe défossilisée quand j’y repense. Ça a fait un clac et ça a laissé une fine poussière qui reste sans bouger dans l’air, depuis hier, figée sous l’immeuble, sous les néons.

*

Enfant, je n’ai jamais été moine bouddhiste. Par contre, j’ai gardé quelques fois, bien serrée, la capuche de mon k-way. Je me souviens aussi avoir fait rire de grands enfants en faisant le clown, muni d’un grand bonnet. Enfant, j’ai été, quelques fois, et que pour le meilleur, chauve… chauve dans ma tête.

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Ça devient dangereux lorsque l’on voit les lignes à haute tension comme les cordes d’une guitare-basse gigantesque. Ça devient dangereux pour le mauvais temps car, il suffit d’avoir les doigts assez longs pour faire sonner l’instrument. Et BOUM DOULOUN. Les nuages ont toutes les chances de tomber du ciel.

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Un enfant nu c’est comme un pays magnifique. On ne peut pas s’empêcher de l’habiller parce que c’est comme ça ; parce qu’il le faut. Et même si bien des manufactures contribuent à rendre le monde moins beau.

 

novembre 2018

Nous sommes la somme de ce que nous voyons dans le silence, les yeux fermés… lorsque, autour de nous, il n’y a rien à voir. Naturellement.

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Les face-à-face non voulus, incongrus, amènent en ce lieu une somme de tourbillons qui font que peu de choses s’accrochent, pas même un sourire. Bien sur que c’est déjà trop de l’écrire.

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Heureusement, il existe, la nuit, des rues longues et droites. La somme des regards portés sur un lampadaire, sur un de la famille des blattoptères, sur le mur imparfait, le passage d’un chat gris, ou noir. La somme, quand on cherche ses clés, les yeux baissés, du cuivre et de l’or ; à nos yeux, le trottoir, le caniveau et tout ce qui luit ; et qui est gravelé d’ombres.

La rue longue et droite se termine. Nous sommes tournés immanquablement vers la carrosserie et la vitre noire ; le reflet de soi. Il fallait un monument en second plan, un lampadaire, encore un, magistral cette fois, en perspective, dans le reflet de la vitre, de la carrosserie. Avec l’allure d’un Général de Gaulle, il frôle notre épaule, et nous dit bonsoir.

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Oh ! Que je suis petit aussi loin que je me souvienne. Oh ! Qu’il est bon d’être insignifiant. I’m a little pea chantent pour moi les Red Hot… les grands, les conquérants ne regardent pas derrière l’épaule des petites fournies, teeny tiny little ant, ce qui nous laisse dans un univers tranquille et idéal pour se concentrer sur des trucs comme le rire des enfants et un tas de choses non-contractuelles.

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Le marchand de sable est heureux quand le sable est noir. On l’entend chanter au dessus des plages de Sicile et de l’Etang-Salé.

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Lorsque nous marchons dans la rue après la pluie, on peut se dire que nous marchons sur l’eau.

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Il y a tant de personnes qui lèvent les yeux au ciel simplement pour le regarder. Sur la toile bleue, les oiseaux, les nuages, les avions et les mirages ne se font pas nécessairement prier pour apparaitre.

 

Décembre 2018

Les herbes folles, la course folle. Les arbres et le paysage en fuite. Le bruit des explosions d’insecte, la radio si elle est allumée, les vrombissements continus et immuables dus à l’asphalte, à l’autoroute. Mon silence, mes rêveries. Mes mains qui tapotent. Le tissu du siège. Le soleil qui me gène. Puis un nuage dans ce monde en mouvement. Le soleil disparait. Le soleil qui réapparait. La voiture suit une courbe de la route et le soleil s’éloigne alors à nouveau. Cela ne cesse d’évoluer ainsi depuis des heures. Mon père qui parle. Ma mère répond. Le silence revient. Peut-être la radio. Je ne me souviens plus très bien. La tristesse et l’ennui. Un air de piano absent, mais que je tiens là dans le silence, avec la lumière du monde qui danse. Le monde sans nous, ou plutôt : « autour-de-nous », le monde en mouvement, le monde et sa valse. Ce qui explique cet air de piano. Et le voyage continue. Et les corps sont mous. La voiture, dure, solide, bolide rapide fendant l’air. Une mouche vole à l’intérieur. Elle passe devant moi qui suis petit, qui suis assis. Elle se pose sur la vitre. Elle marche sur le ciel. J’ouvre la fenêtre pour qu’elle s’envole. Elle ne s’envole pas. L’extérieur l’avale. Elle disparait de manière brutale.

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Il y a des paysages qui font de nous des fourmis. Une ville avec de hauts buildings, par exemple, ressemble à une termitière. Nos champs et nos terrains de golf ressemblent aux terrains damés et vallonnés d’une grande fourmilière. La chimie sortie de nos mains, de nos ventres, nos sprays et tout ce que nous vomissons sur le paysage ressemble aux festins des mouches qui vomissent sur leur nourriture avant de la siroter. La mode est une manière d’araignée. Les Caterpillar jouent les bousiers. Les hommes veulent que leur sexe soit un abdomen. Qu’importe les jambes fines, ressemblons aux sauterelles. Pour les femmes, je ne sais pas. C’est plus compliqué. Mais ce qui est encore plus complexe, c’est ce jeu dans lequel on s’attrape les uns les autres pour s’arracher les ailes. Cela fait de nous des insectes cruels qui restent à terre et qui empêchent le plus grand nombre de voler. Les insectes ne sont pas des anges.

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Moi, quand je pense aux fougères sous les grands pins, je repense systématiquement aux tiques.

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La mer a su nous montrer que le passage de l’homme ne laisse pas un sillon indélébile.

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Je ferme les yeux. Quand je pense aux autres, que je cherche à les voir, ils ne sont pas éclairés par le soleil. La lumière dans le noir, derrière mes paupières fermées, c’est eux. Et la lumière pleut.

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Un bon comédien doit savoir pleurer. Avant de faire venir le sentiment triste, en préparation, il est intéressant de se souvenir de l’eau salée, de l’océan.

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Je suis mort. Alors, au début, j’ai commencé à faire mon deuil, seul. C’est alors qu’est sorti de derrière les grandes chaises noires un ange bleu.

*

Il existe une chambre dans laquelle les petites lampes, la table, le cadre du miroir, les rideaux, la moquette parfois et le couvre lit prennent les motifs et les couleurs de la chemise que l’on porte. Cette chambre est celle d’un motel dans une cité aztèque qui existe depuis des millénaires. Cette ville a été mangée par une mégalopole. On n’atteint la chambre que si l’on prend le bus. Impossible de faire autrement. Il faut avoir fait 2 ou 3 fois le tour de la Terre avant de la trouver. Certains l’on cherché une vie entière. Peu l’ont trouvée. Est-ce un mythe ou est-ce la vérité ? Où doit-on chercher ?

*

Parce que tu crois que l’été c’est le ciel bleu. Parce que tu crois que les vacances c’est « soleil et mer d’huile ». Pauvre fou.

*

Je laisse un point d’honneur à constater que le chemin continue.

 

Yann Hamonet

 

 

 

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